LE MONDE / 29 Juillet 1992 / Page 9
LES XXIIèmes JEUX OLYMPIQUES D'ETE
JUDO : la défaite du favori japonais, Naoya Ogawa, face à David Khakhaleichvili
Un treuil géorgien
Deux médailles de bronze ont été remportées par les judokas français, lundi 27 juillet : par Natalina Lupino dans la catégorie des plus de 72 kilos et David Douillet dans celle des plus de 95 kilos. La médaille d'or est revenue chez les femmes à la Chinoise Xiaoyan Zhuang, qui a battu en finale la Cubaine Estela Rodriguez, et chez les hommes au Géorgien David Khakhaleichvili, qui a privé du titre olympique le Japonais Naoya Ogawa, grand favori de l'épreuve.
Depuis que le Néerlandais Anton Geeesink a mis un terme à leur domination sur les tatamis de judo, les Japonais ont une véritable obsession : s'imposer dans la catégorie de poids la plus forte, les plus de 95 kilos, celle où ils ont a priori un handicap en raison de leur gabarit moins imposant que les Occidentaux. Après des années de frustration au cours des décennies 60 et 70, les Nippons avaient retrouvé leur orgueil grâce à un prodige, Yasuhiro Yamashita, qui se retira invaincu en 206 combats après les Jeux de Los Angeles.
Succéder à un tel champion n'est pas aisé. Les Japonais pensaient cependant avoir trouvé la perle rare. Naoya Ogawa, qui lui aussi n'avait pas connu une seule défaite depuis le début de sa carrière, était devenu trois fois champion du monde. Pour beaucoup, ce beau poupon de 130 kilos à la souplesse prodigieuse semblait supérieur à Yamashita. Bref, les Japonais étaient venus en force lundi 27 juillet au centre sportif de Palau Blaugrana pour voir triompher l'homme capable de devenir le nouveau dieu des lourds. Avec leurs plateaux-repas directement importés du pays, leurs baguettes et leurs drapeaux, ils étaient sûrs d'assister au sacre de leur nouveau héros.
Et Ogawa parut bien parti pour une balade triomphale. Il lui a fallu moins du temps réglementaire d'un seul combat pour arriver en finale. Ses cinq adversaires furent " atomisés ", selon l'expression des spécialistes. En demi-finale, le Français David Douillet, qui avait réalisé jusque-là un parcours impressionnant, fut balayé comme un fétu de paille. Un parcours éblouissant qui conforta ses supporters dans leur assurance : ce Nippon exceptionnellement grand (1,93 m) était invincible.
Entraîné par l'ancien champion olympique Uemura, cet employé d'un bureau de tiercé est une exception. A vingt-quatre ans, Ogawa a seulement sept ans de pratique du judo derrière lui. Il a débuté à... dix-sept ans mais il a appris vite. Très vite. Sa force résidant, selon les spécialistes, dans une bonne technique mais surtout dans le fait qu'il avance sans arrêt et contre très peu.
Tout lui était donc favorable. D'autant qu'il avait déjà triomphé, l'an dernier, lors des championnats du monde qui avaient eu lieu dans cette même salle, de son dernier adversaire, le Géorgien Khakhaleichvili. Assurément, il allait rejoindre Yamashita dans la légende des lourds vénérés.
Nettoyé en une minute
A son habitude, Naoya Ogawa avança donc la tête entre les épaules, comme s'il surveillait toujours son centre de gravité, vers cet ultime rival pour l'entraîner dans ce qui ressemblait à un pas de danse pesant. Il semblait décidé à ne pas faire traîner les choses. Excès de confiance ? Excès de précipitation ? Ogawa commit une imprudence invraisemblable chez un combattant de ce niveau : il laissa le Géorgien lui agripper la ceinture dans le bas du dos avec la main droite. C'était à peine croyable. Depuis des dizaines d'années, les judokas ont été instruits du danger d'une telle situation face à des combattants formés à une technique de lutte d'Asie centrale, le
sambo : ils sont capables de " treuiller " des montagnes. La longue liste de Géorgiens qui emplirent les palmarès européens et mondiaux sous les couleurs de l'ex-URSS en est la preuve. Et cela n'a pas raté. A peine le grappin du Géorgien était-il arrimé dans le dos du Japonais que celui-ci était projeté au sol comme un vulgaire sac. Une fois, deux fois.En une petite minute, sous les regards incrédules de ses supporters, Ogawa venait de se faire " nettoyer " par un militaire géorgien, un freluquet de 20 kilos de moins, à peine titré. C'était la fin du rêve, le même cauchemar qu'à Séoul pour les Japonais. Ogawa secouait la tête. Il ne voulait pas y croire, comme ses supporters stupéfaits, figés avec leurs petits drapeaux tout à coup dérisoires.
BOLE RICHARD MICHEL